Accès direct au contenu

Urbanisme

Institut d'urbanisme de Paris

Recherche avancée

Connexion à l'intranet

mot de passe oublié

Institut d'urbanisme de Paris > Documentation > Paroles sur la ville


Max Querrien

janvier 2000

Il émane de Max Querrien, né en 1921, une certaine solennité dans les gestes et les propos, que tempère une franchise directe. Ce haut fonctionnaire a exercé de nombreuses responsabilités sans pour autant avoir "la grosse tête". Son œil vif et son sourire amical montrent qu'il connaît ses dossiers, mais aussi l'extrême vanité qui assaille n'importe quel décideur. Une dose d'humour et une dose de poésie sont alors d'excellents garde-fous pour retenir celui ou celle qui succomberait au vertige du pouvoir. Personnage-clé de la "question architecturale" et indirectement de l'urbanisme durant la Vème République, son parcours professionnel mérite notre attention. Il s'est prêté avec courtoisie à nos questions et n'a pas hésité à relater quelques confidences.
Th. P.

Comment un ancien étudiant en droit et en sciences politiques, devenu auditeur au Conseil d'État en 1946, en vient-il à s'intéresser à l'architecture et à la ville?

Max Querrien: À bien y réfléchir, je me suis toujours passionné pour l'architecture et la ville. Je me souviens enfant, habitant Rouen, avoir plus d'une fois révé à ses transformations. À force de m'y promener, je connaissais ses principales dents creuses, ses perspectives interrompues, ses ruptures stylistiques et, marqué par mes séjours parisiens lors des congés de Noël, j'envisageais d'haussmanniser Rouen, pas partout, bien sûr, et de corriger ses innombrables carences. Paris exprimait pour moi la densité, la foule des boulevards, et aussi la lumière, la féerie des illuminations. Mais c'est très précisément en novembre 1944, lorsque je me suis marié, que j'ai découvert l'architecture. En effet, le frère de mon épouse était architecte, grand prix de Rome, et très bavard. Il n'arrêtait pas de disserter sur l'architecture, son histoire et ses responsabilités présentes. Quand je dis "bavard", entendez bien "bavard utilement", c'est dire si j'ai appris en l'écoutant et en discutant avec lui. L'architecture, à cette époque et plus encore maintenant, n'était pas à mes yeux une quelconque histoire des styles et des écoles, mais la production d'un "bien" social particulier et essentiel à la vie humaine, l'espace organisé.

Quand, d'un point de vue professionnel, avez-vous rencontré le "milieu" des architectes?

M.Q.: En 1956, à l'occasion d'un rapport demandé par le comité d'enquête sur le coût et le rendement des services publics, sur le recours du secteur public à l'architecte Il s'agissait de s'inquiéter du bon emploi de l'argent de l'Etat, ainsi que de l'avenir de cette profession. À l'époque, je plaidais déjà pour une formation de qualité, mais j'optais pour une sélection, que j'ai, par la suite, trouvée un peu malthusienne et à laquelle j'ai préféré une omniprésence de l'architecte sous tous les statuts possibles. Ainsi, mon réel intérêt pour l'art de bâtir et ce rapport m'ont conduit, presque naturellement, à accepter la Direction de l'architecture du ministère des Affaires culturelles, dirigé alors par André Malraux.

Etiez-vous le premier à exercer cette fonction? Quelles furent vos premières actions?

M.Q.: Sous la III° République, il existait un service de l'architecture dépendant de la direction générale des Beaux-Arts, confiée alors à Georges Huisman, qui est devenu, par la suite, mon "ancien" et mon ami au Conseil d'État. Sous la lVe République, la Direction de l'architecture dépendait toujours de l'Éducation nationale. Malraux, qui disait toujours "les Beaux-Arts!" avec un air à la fois accablé et sarcastique, n'a pas hésité à offrir à l'architecture un nouveau champ. La Direction de l'architecture ne couvrait alors que les monuments historiques, les sites, les bâtiments civils, les palais nationaux et la profession d'architecte; comme vous le voyez, la création architecturale était absente, alors même que j'entendais lui donner la première place. L'époque était propice aux expérimentations et aux débats, mais la construction publique n'en faisait guère son profit. Le début des années soixante connaît un dynamisme dont témoignent les ouvrages de Michel Ragon, critique averti et compétent de l'art contemporain et de l'architecture innovante. Vous avez les recherches sociales et industrielles de Jean Prouvé, I'architecture mobile de Yona Friedman, les propositions de villes flottantes et sous-fluviales de Paul Maymont, les maisons en plastique de lonnel Schein, les théories chronodynamiques de Nicolas Schôffer et bien d'autres tentatives de rompre avec le dogme des modernes et d'inventer une architecture et une ville bénéficiant des différents progrès technologiques.

Quelles étaient vos relations avec l'Ordre des architectes?

M.Q.: Elles étaient courtoises mais je considérais l'Ordre comme un système corporatiste, fondé moins sur la tradition que sur l'entretien de situations acquises, en vertu d'une prudence qui caractérise toutes les organisations de ce type. J'ai plus d'une fois inquiété l'Ordre par mes orientations. Pour moi, la première urgence se situait sur le fond des choses, et là, il fallait impulser un mouvement de liberté dans la création et choisir des architectes selon la qualité de leur démarche et leur capacité créatrice, et non, comme c'était trop souvent le cas, à partir d'un carnet d'adresses. Devant une certaine incompréhension, j'ai remis à plus tard la réforme de la profession, et c'est seulement en mai 1968 que j'ai rédIgé un avant-projet de loi supprimant l'Ordre des architectes et proposant la création d'un groupe de réflexion sur la réorganisation, non corporatiste, de cette profession. Mai a été suivi de près par juin, et juin c'était... le retour à l'ordre! Autant vous dire que mon projet n'était plus dans l'air du temps. En octobre, je quittais mes fonctions et rejoignais le Conseil d'État.

Attendez! Pas si vite! Vous avez quand même grandement modifié l'enseignement de l'architecture, non?

M.Q.: Oui, un peu... mais cette fois, cela ne date pas de Mai 68. Du reste un chercheur, Jean-Louis Violeau (1) est en train de travailler sur cette période et montre que bien des idées répandues au printemps 1968 étaient présentes dans les propositions forgées rue de Valois à partir de 1964. À mon arrivée, l'enseignement de l'architecture dépendait des Arts et des Lettres; c'est Malraux qui me l'a confié à titre personnel, sans d'ailleurs le rattacher organiquement à la Direction de l'architecture. En fait, c'est au lendemain de la première réunion du Conseil supérieur de l'enseignement de l'architecture -sous la présidence de Malraux - que, pour tenir compte tant de mes propres remarques que du fait que Gaëtan Picon se sentait beaucoup plus proche des Arts et des Lettres que de l'architecture, Malraux m'a chargé de présider ce conseil et d'animer une réforme de l'enseignement. J'ai alors créé quatre groupes de travail: sciences humaines, architecture et urbanisme, matières scientifiques et techniques, formation artistique. Les membres de ces groupes n'étaient ni des membres du conseil supérieur ni des gens d'appareil, mais des personnalités indépendantes comme Henri Lefebvre, l'auteur de Du droit à la ville, Jean Prouvé, Max Stem, Georges-Henri Pingusson, par exemple, ou des jeunes débordant d'idées et d'idéaux, comme les sociologues Henri Raymond et Félix Guattari, les architectes Bernard Huet, Paul Andreu, Quintrand, Antoine Grumbach. Michel Rocard faisait également partie d'un des groupes, et pour ne pas me gêner, lorsqu'il a été élu secrétaire national du Parti socialiste unifié (PSU) en 1967, il m'a proposé de se retirer, je l'en ai dissuadé. Les élèves étaient représentés par les "grands massiers". Les quatre groupes se trouvaient coiffés par une commission présidée par Jean Fayeton (2), qui a pris une part déterminante à la rédaction du rapport que j'ai remis... en avril 1968 à André Malraux. Parallèlement, les ateliers créés au Grand Palais faisaient un travail expérimental très utile. Finalement l'école des Beaux-Arts a éclaté en plusieurs "unités pédagogiques d'architecture" (UPA), chacune plus ou moins marquée par une tendance idéologique ou par la personnalité d'un ou de plusieurs animateurs, certaines étant à mon avis plus "professionnelles", donc plus conservatrices, et d'autres plus politisées, plus idéologiquement révolutionnaires, mais parfois moins "solides" en ce qui concerne la pratique du métier d'architecte. Au total, un vent nouveau soufflait. Un autre effet de Mai 68 a été la suppression pure et simple du prix de Rome. Rétrospectivement, je ne suis pas sûr que cela ait été une bonne chose. On aurait pu conserver le principe d'une bourse et d'un séjour, à Rome ou ailleurs, à condition de purger le programme d'une certaine irréalité et d'y introduire des données sociales et des contraintes de site. Voilà d'ailleurs qui nous rapproche de l'urbanisme. Permettre à un jeune de poursuivre une recherche, comme un apprenti exécutait son chef-d'œuvre, ne me paraît pas stupide, mais à condition qu'il prenne en compte les conditions sociales qui président à la naissance du projet d'architecture et qu'il y intègre les contraintes spécifiques au développement des villes contemporaines.

Quelles étaient vos relations avec votre ministre?

M.Q.: Très bonnes. Je ne me souviens pas avoir été une seule fois contrarié par lui. J'ai toujours pu agir en totale indépendance, sans aucune pression, y compris, par exemple, quand j'ai lancé, au Grand Palais, le "groupe C", qui testait une autre manière d'enseigner l'architecture. Mais si André Malraux était parfaitement libéral, son cabinet ne m'a pas toujours aidé et parfois même n'a pas hésité à multiplier les difficultés administratives.

1963-1968 est un moment faste pour la réflexion urbaine et bien plus inquiétant pour la transformation de Paris (tour Montparnasse, front de Seine, Halles, etc). Avez-vous été mêlé, de près ou de loin, à ces décisions?

M.Q.: La Direction de l'architecture n'entretenait pas officiellement de liens avec l'Aménagement du territoire ou l'Équipement et l'Urbanisme, mais je fréquentais diverses instances où je côtoyais Edgard Pisani, Paul Delouvrier, Georges Sébereau, Maurice Doublet et bien d'autres acteurs de la ville, si bien que j'étais informé et même consulté. Je participais aussi à des conseils restreints présidés par le général de Gaulle, par exemple sur l'aménagement du quartier des Halles (3). J'ai eu quelque peine à obtenir qu'on parle programme avant de parler projet, mais l'Élysée m'y a très consciemment aidé. De toute façon, pour finir, le sort des Halles s'est réglé beaucoup plus tard par une sorte de Yalta, l'État s'occupant de la Villette et la Ville de Paris du quartier des Halles... En ce qui concerne les espaces protégés et l'application de la loi Malraux de 1962 sur les secteurs sauvegardés - à titre anecdotique, je vous précise qu'elle a été essentiellement préparée par Pierre Sudreau, Claude Lasry, Jacques Boitreaud et Henri de Segogne -, j'ai bénéficié de l'amical soutien de Pisani d'abord, puis de Xavier Ortoli, pour régler de manière cohérente et créative la réhabilitation de certains espaces urbains. Ainsi j'ai pu faire, disons, un pas dans la direction d'une politique qui consiste à donner à la notion de patrimoine sa dimension vivante. Un patrimoine en ville est toujours, pour moi, urbain et pas uniquement architectural - le culte du monument - et par conséquent, il faut soigner les abords, prendre en considération tout un vaste périmètre à restaurer, ne pas seulement restaurer, mais réactiver, revitaliser, y compris en accueillant une expression contemporaine accordée à l'existant par son échelle, ses rythmes et ses modénatures !

Vous inspiriez-vous des réflexions de Gustavo Giovannoni? (4)

M.Q.: Non, je ne le connaissais pas, par contre, je n'ignorais évidemment pas la charte de Venise rédigée en 1964, qui donnait un cadre très large et n'imposait rien. Je crois qu'en la matière, il faut faire une analyse au cas par cas, éviter toute généralisation, et ne pas hésiter à violer les principes qui, notons-le, n'attendent que cela ! J'ai poursuivi ma réflexion sur le patrimoine dans le cadre de la présidence de la Caisse nationale des monuments historiques et des sites. que j'ai assumée de 1981 à 1986.
J'ai remis en 1982 au ministre de la Culture un rapport (5) où j'insistais notamment sur deux thèmes: du point de vue de la démocratie, faire en sorte que le patrimoine soit "restitué" - il s'agit là évidemment d'une restitution culturelle - au public le plus large, pour le sensibiliser à l'analyse des choix d'architecture et des problèmes d'insertion; du point de vue de la qualité du cadre de vie, envisager la protection des monuments ou des quartiers non seulement en fonction de leur valeur typologique mais aussi pour tenir compte de leur situation dans un lieu auquel ils peuvent apporter, par leur présence, les références et les contraintes qui pousseront à une meilleure qualité d'architecture dans l'espace environnant.

Qu'entendez-vous par "espace ", mot que vous prononcez avec un grand respect?

M.Q.: C'est le mot le plus important ! L'espace se manifeste à plusieurs échelles, depuis la pièce du logement jusqu'aux franges rurales de la banlieue, en passant par le quartier de la ville. Nous vivons tous nos instants dans l'espace architectural. L'architecte a pour mission de concevoir chacune de ces échelles de l'espace, l'espace de la vie de chacun. Savourer chaque instant de son existence exige une qualité du cadre ordinaire de ses diverses activités quotidiennes. Il y a trop de lieux invivables! L'architecte se doit d'être attentif à tous les volumes, bâtis ou non, au traitement des espaces dans lesquels l'homme se déplace, s'active ou se repose. C'est pour cette raison quasi existentielle de la nature de l'espace que j'ai misé sur la création architecturale, contre l'uniformité, contre la facilité, contre la répétition de modèles. Je ne suis pas dupe et je sais que la création architecturale a son revers, la mode - qu'il faut connaître sans s'y plier - et surtout la fantaisie gratuite, le geste du créateur. La création architecturale se construit sur une subtile dialectique entre l'utilisation des normes connues et leur subversion. Souvent on ne magnifie qu'une de ces deux forces: soit la réécriture plus ou moins originale du formalisme dominant, soit la contestation brute. La création architecturale résulte de la contradiction, elle ne peut s'élaborer sans se soucier des conditions sociales et économiques de la production ni mesurer son impact sur le bien-être des habitants.

Avez-vous développé cette idée de "culture architecturale" lorsque vous présidiez l'Institut français d'architecture (IFA), de 1982 à 1987?

M.Q.: L'lFA est né un peu avant 1981, il est issu de l'institut de l'environnement, puis du CÉRA (Centre d'études et de recherches architecturales). À l'origine, on imaginait qu'il pût répondre à l'attente du président Giscard d'Estaing, qui souhaitait créer un institut de formation supérieure. Mais, presque aussitôt, on a voulu en faire le centre d'un débat sur l'architecture et l'urbanisme. D'où les publications, qui ne touchaient qu'un public restreint, et surtout les expositions, que je souhaitais aussi "parlantes" que possible. L'exiguïté des lieux, en eux-mêmes accueillants, était un handicap. Je crains que, par la suite, on soit devenu trop sensible aux effets de mode et que les expositions aient connu une dangereuse déviation hiéroglyphique. L'ésotérisme des textes accompagnant les plans ou les illustrations ne peut pas nourrir une légitime culture architecturale pour le plus grand nombre, au contraire, elle rebute et exclut. J'attends beaucoup de la nouvelle direction de la Cité de l'architecture. J'avais, pour ma part, insisté sur le thème de la ville et j'espère beaucoup que les hommes et les lieux sauront lui faire une place importante, même si les transformations qui l'affectent ne sont pas simples à représenter. La France n'a pas de vraie culture architecturale. Celle dont elle a besoin ne consiste pas à savoir quel rôle a joué Phidias dans les rythmes du Parthénon. Il s'agirait bien plutôt d'une culture quasiment sensuelle, où tous les instants seraient vécus en référence à un espace qu'on savoure ou qu'on maudit, ou à un espace à rêver ou à créer. Cette culture simple et sensuelle de l'architecture est la condition première du dialogue sur l'habitat, sur la ville, sur les lieux de travail, elle est la condition d'une participation réelle des citoyens à la création des maisons, des quartiers, de la ville. L'enjeu, c'est vrai, est énorme. Il faudrait commencer à la maternelle et, sans surcharger les programmes scolaires, instiller la référence à l'espace dans toutes les disciplines. Aujourd'hui, l'espace est absent. Par voie de conséquence, les échanges sont faussés et la démocratie est bancale.

De 1961 à 1995 vous êtes maire de Paimpol, qu'est-ce qui vous a le plus intéressé dans cette fonction?

M.Q.: Incontestablement la transformation architecturale et urbanistique de cette petite ville, même si elle devait s'opérer dans de mauvaises conditions. Je précise d'emblée que je suis devenu maire sans préméditation, à mi-mandat, en 1961, alors même que je ne suis pas natif de Paimpol, mais que j'y passais régulièrement et que régulièrement on me demandait mon avis sur tel ou tel point. Un jour, la question, des plus importantes, portait sur la possible fusion de trois communes en une seule, comprenant un centre relativement dense et une périphérie agricole. Paimpol passait ainsi de 100 à 2400 hectares, pour une population actuelle d'environ 8000 habitants. La fusion ayant eu lieu, on m'a proposé d'être maire, et je me suis demandé si j'avais bien fait d'accepter. Alors, j'ai cherché des raisons pour m'en convaincre et, un soir, en me promenant sur le port, l'image de Saint-Tropez m'est venue à l'esprit et la possibilité d'améliorer progressivement l'image de la ville m'est apparue. Le rôle du maire n'est pas simplement celui d'un gestionnaire - cela serait bien triste -, il doit trouver plaisant de contribuer à rendre plus agréable le cadre de vie des citadins, et pour cela imaginer de nouveaux aménagements. Malgré une très faible tension foncière et immobilière, ce qui rend difficile tous les montages d'opérations, j'ai pu réaliser "le front de port" - suite du rêve de Saint-Tropez en surimpression - qui, sans être une révolution architecturale, a bien vieilli et a favorisé la complicité entre la ville et le port. Paimpol avait et a encore un tissu urbain inachevé, ce qui donne ici et là une impression de désordre, avec des dents creuses, avec des bâtiments utilisant des matériaux "pauvres" comme les plaques de ciment et la tôle ondulée, aussi convenait-il d'être assez modeste si l'on voulait promouvoir une certaine qualité architecturale conjuguée à une meilleure lecture de la ville. Des programmes privés et des équipements publics ont joué leur rôle dans cette recherche de cohérence. J'insiste d'ailleurs sur le fait que les HLM et les équipements sociaux ont été réalisés en centre ville, dans des sites privilégiés.
À partir de 1962, j'ai organisé, dans les quartiers, des réunions pour à la fois expliquer mes intentions et aussi recueillir les critiques et les suggestions de mes administrés. Évidemment, chacun y vient avec ses préoccupations très locales, parfois très égocentriques, et il n'est pas aisé de lancer des débats plus généraux sur 1'avenir de la ville; il manque une "conscience urbaine". Celle-ci supposerait la culture architecturale et urbaine des citoyens - nous retrouvons là le problème évoqué tout à l'heure.

Quelle a été votre principale colère?

M.Q.: Ce doit être la naissance imprévue de ce qu'on appelle dorénavant "la ville émergente", l'embryon d'une zone commerciale à la sortie de la ville, en direction de Saint-Brieuc, du fait d'un permis de construire signé par un adjoint. N'étant pas toujours sur place, je déléguais, en tant que "télémaire", quelques signatures. Une non-architecture commerciale posée sur un vaste parking, c'était un paysage plutôt désolant. Il ne restait plus qu'à continuer, pour noyer l'embryon et rattraper le mauvais coup. Quitte à planter quelques arbres, beaucoup d'arbres! Je dois d'ailleurs rendre justice à une grande surface qui, s'étant installée par la suite dans ce secteur, a aussi planté des arbres et traité son parc de stationnement en mail arboré, en écho avec les plantations municipales.

En plus de trente ans d'observations et d'actions sur une même agglomération, comment interprétez-vous l'hégémonie grandissante de l'automobile?

M.Q.: L'automobile appartient à notre modernité, il n'est pas envisageable, en l'état, de l'éloigner de la vie urbaine, mais il faut la civiliser. Il faut que la ville demeure ou redevienne fréquentable par les autres, y compris par les piétons, qui ont le droit de circuler à leur rythme. Or, l'automobile multiplie les contradictions entre l'aménagement "tranquille" de la ville et les exigences de la voiture. En tant que maire, j'ai dû veiller à ne pas soumettre la qualité des ambiances urbaines au seul tracé des voiries. Après de longues négociations avec différents services, une déviation, contournant la ville, a permis de trier les entrées, par le biais d'un rond-point. Les commerçants ont accepté mon argument sincère de ne pas gêner la chalandise par un flux excessif de voitures qui n'avaient rien à faire en centre-ville. D'autre part, l'aménagement des circulations soigneusement concertées aux abords du port, qui est un lieu attractif, fonctionne correctement et a même engendré un phénomène de politesse à l'égard des piétons.

On parle de plus en plus de "cyberespace", de "ville virtuelle", que pensez-vous de l'impact des nouvelles technologies informationnelles sur le devenir de la ville?

M.Q.: Les réseaux modifient incontestablement la forme de la ville. On pourrait même se demander s'ils n'en mettent pas en question la nécessité: avec le déploiement des "nouvelles technologies", avons-nous encore besoin de la ville dense et concentrée, puisque la plupart des activités humaines peuvent se dérouler sans qu'on ait besoin de se rencontrer, de vivre à côté les uns des autres? À cette question terrible, ma réponse est directe : je crois que nous avons un désir de ville, de rencontres, de face-à-face, et que si la ville devenait inutile à la vie économique, elle resterait indispensable à la culture. Henri Lefebvre l'a montré: c'est dans la ville que naît la culture. Vivre en société c'est, de fait, vivre en ville, dans des villes; et si les nouvelles technologies sont prodigieuses et modifient bon nombre de nos actes quotidiens, elles ne suppriment pas l'utilité et le plaisir culturels de la ville, ses rencontres et ses spectacles sans cesse renouvelés. Même ses dysfonctionnements participent à notre "citadinité". Ses contradictions, qui sont le propre de la vie, créent la surprise et provoquent la découverte de l'Autre. Si je déplore l'éparpillement de la ville sous la pression du régime foncier, si je déplore que les agglomérations se répandent comme une tache de lait sur un carrelage et engendrent une périphérie de la périphérie à bien des égards désolante, je crois en revanche que le sens de la ville n'est pas prêt de s'évanouir et qu'on va plutôt assister à sa reconquête.

Question rituelle à notre invité: quelle est votre ville préférée?

M.Q.: Je n'ai pas de palmarès et j'ai "le cœur innombrable" ! Mettons que j'hésite entre Rome et Paris. Rome est à une échelle pédestre très agréable pour le promeneur, mais Paris est une ville exposition incroyable, toute la longue histoire urbaine y a déposé des traces que le piéton découvre avec joie. Si vous vous offrez le trajet Palais Royal/Montagne Sainte-Geneviève, vous traversez la ville classique, celle du Prince, la ville révolutionnaire avec le Panthéon, en passant par la ville médiévale et son parcellaire si pittoresque des environs de Saint-Séverin. J'aime bien également entrer dans le Marais. Mais quitte à vous surprendre, il y a une autre ville que j'apprécie, c'est Monaco. Une architecture folle, des grandes orgues urbaines, un réel foisonnement de bâtiments hétéroclites composent un paysage urbain assez étonnant, assez dopant. Je ne dis pas pour autant que je voudrais y habiter ! Citant Monaco, je pense aussi à Montréal, qui se développe également avec force dans les trois dimensions et possède un quartier souterrain particulièrement surprenant. La tridimensionnalité, c'est fondamental !


Notes :

(1) Cf "L'internationale situationniste et la ville", par Jean-Louis Violeau, in Urbanisme, n° 300, mai/juin 1998, dossier "Mai 68";
"Mai 68-mai 81: I'entre-deux-mai des architectes. Itinéraires intellectuels", par Jean-Louis Violeau, In Extenso, recherches de l'Ecole d'architecture Paris Villemin, 1999.
 
(2) Jean Fayeton (1908-1968), ingénieur centralien et architecte DPLG.

(3) Cf. Pratiques architecturales et enjeux politiques. France 1945-1995, par Jean-Yves Andrieux et Frédéric Seitz, p. 305 et s., Picard, 1998. Compte rendu dans Urbanisme n° 305, mars/avril 1999.

(4) Cf. L'urbanisme face aux villes anciennes, par Gustavo Giovannoni traduction française J.-M. Mandosio, C. Tandille et A. Pétita, "Introduction" par Françoise Choay, Seuil, 1998.
 
(5) Pour une nouvelle politique du patrimoine, La Documentation française, 1982.


Propos recueillis, à Paris, le 31 janvier 2000, par Thierry Paquot.
©Tierry Paquot


Université Paris 12 Université Paris-Est

Université Paris-Est Créteil Val de Marne

Institut d'urbanisme de Paris
61, avenue du Général de Gaulle
94010 Créteil cedex
+33 (0)1 4178 4782
+33 (0)1 4178 4783
Courriel : iup@u-pec.fr